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Témoignage de Sophie : L'ENONCE DU VERDICT

Ma Lucie,

Aujourd'hui, le monde a basculé. En une minute, je ne savais plus rien, ni respirer, ni penser. Après ça, comment mettre un pied devant l'autre, comment continuer… Lucie, je sais le poids que je vais te faire porter, mais si je ne le partage pas avec toi, il va m'écraser. Il faut d'urgence que je parle à quelqu'un, que je te parle à toi, mon amie de toujours.

Voilà, je sors de chez mon gynéco. Il m'avait demandé de revenir le voir, suite à mon dernier frottis. Tu me connais, je pars toujours gagnante. La peur, c'est pas mon truc. Mais en me rendant à cette consultation, j'avais comme un pincement, une contraction imperceptible, comme un signal d'alarme qui essayait de me dire quelque chose… A chaque pas, j'avais l'impression de me rapprocher d'un danger confus, sans nom…

Tu comprends pourquoi j'ai voulu te dire tout cela par lettre. SI en ce moment on se parlait, si tu étais en face de moi, tu m'aurais déjà interrompue, prise dans les bras pour me dire : " Allez, vas-y, crache ce que tu as sur le cœur. " Et moi, j'aurais déjà craqué.
Je te connais et surtout, tu me connais.
Mais pourtant, il faut bien que j'y arrive.
Alors, je passe en accéléré ce mauvais film et j'en viens au moment du verdict.

Non, laisse-moi encore un peu de temps.
Tu te souviens, je t'avais parlé de saignements. Pas à chaque rapport mais presque. Je finissais par avoir du mal à penser que le tempérament fougueux d'Arthur en était la seule cause. J'aurais tellement préféré…
Lucie, je tombe… rattrape-moi, s'il te plait… il faut que je le prononce ce mot qui m'écorche la bouche, ce mot qui m'étouffe, me coupe le souffle. J'ai peur, tellement peur, si tu savais comme j'ai peur. SI je le prononce ce mot, tout va devenir vrai… concret.
Lucie, J'ai un cancer… L'affreux crabe a élu domicile sur le col de mon utérus.
Ne pleure pas, il faut que tu sois forte pour moi, avec moi.

Oui, on peut encore le soigner.
Oui, il n'est pas pris trop tard.
Oui, je suis entre de bonnes mains… Tu vois, je sais d'avance toutes les questions que tu vas me poser.
Mais tout ça, on en parlera plus tard, demain peut-être.
Pour l'instant, j'essaie juste d'apprivoiser ce mot, de ne pas me laisser submerger, d'éviter que ce maudit crabe ne me pince trop fort Tu m'aideras, dis-moi que tu m'aideras…

Sophie


Témoignage de Marie : L'ATTENTE

Maman,

Quand tu es partie de chez moi hier soir, je n'ai pas trouvé les mots pour te rassurer. Parce que moi-même, je ne sais plus comment faire taire cette angoisse, cette peur qui ne me lâche plus.

Tu me connais, je suis plutôt raisonnable.
Les frottis de dépistage, j'en fais tous les ans, depuis mes 40 ans.
Bien sûr, chaque fois, j'ai une appréhension.
Au moment d'ouvrir la fameuse lettre du labo, je cherche fébrilement le chiffre fatidique…. Classe I, Classe II, Classe III, Classe IV… Et la dernière fois, le numéro n'était pas le bon.
Quand mon gynéco m'a appelé, j'ai essayé de déceler dans sa voix un signe, une tension qui aurait fait écho à la mienne. Mais rien... Juste des mots rassurants… " Il faut faire des examens complémentaires " " On ne peut pas encore se prononcer ".
Et moi, maman, je n'ose pas prononcer le mot… je n'ose même pas y penser et pourtant j'y pense tout le temps….

Aujourd'hui, j'en suis à la 2ème biopsie. Dans trois jours, on aura les résultats. Marc m'a promis de m'accompagner. Ca me donne du courage…

Trois jours, encore trois jours à attendre…
J'ai l'impression que je ne fais plus que ça… attendre.
J'ai trop de temps pour penser, trop de temps pour imaginer.

Avec tous ces examens, je me sens devenir un sujet de laboratoire…
Les médecins, les infirmières… tout le monde est gentil mais j'ai sans arrêt l'impression qu'ils ne me disent pas tout.
Je sais qu'il faut en passer par là, je sais qu'il faut faire tout ça pour savoir et pour traiter au plus vite si…
Non, je ne veux pas… Ca ne doit pas… pas moi…
Maman, j'ai besoin de toi. Tu peux imaginer ce que je ressens, tu peux te mettre à ma place…
Oui, je le sais… tu voudrais être à ma place, prendre cette inquiétude pour toi, me soulager de ce poids…

Allez, dans trois jours on saura… Et je pourrais peut-être à nouveau faire des projets, me remettre à respirer…
Maman, dis-moi que tout va bien se passer…

Ta Marie


Témoignage d'Isabelle : REAPPRENDRE A VIVRE

Mon amour,

Tu viens de partir pour ton congrès à Stockholm.
Huit jours sans toi, c'est long mais je vais en profiter pour faire le point.

Tu te rends compte… 10 jours déjà qu'on le sait…
Je suis guérie, la sale bête est partie. Et je vais tout faire pour qu'elle ne revienne jamais.
Je n'arrive pas encore à réaliser, à y croire.

A petits pas, je réapprends à faire des projets, pour moi, pour nous, pour notre famille.
Depuis des mois, je me sentais entre parenthèses, flottante, un pied dehors…
Et maintenant, je reprends consistance. Je me resitue dans l'espace, dans le présent, dans le futur… De floue, je deviens nette… C'est très étrange comme impression.

Tu sais, le plus difficile pour moi, c'est de réapprendre à être une femme.
J'ai tellement besoin de toi, pour me dire que tu me trouves belle, attirante, pour être encore femme à tes yeux, sous tes doigts…
Mais sois patient. Ne va pas trop vite. Priorité à la tendresse, mon amour, s'il te plait…

Avec toi et les enfants à mes côtés, je sens que je vais pouvoir tout reprendre en main. Retrouver mon assurance au travail, mon énergie dans la vie.
Promis, je vais être raisonnable, faire tous les contrôles prescrits par le médecin, manger sainement… Et dès que je le pourrai, reprendre de l'exercice pour remettre du rose à mes joues, des muscles à mes bras, de la fermeté à tout ça…

Dis, tu crois que je vais arriver à oublier, oublier la peur, la douleur, oublier la mort qu'on a vue de si près, oublier que tout a failli s'arrêter…

Je vais tout faire pour gommer les images de ces derniers mois.
Quand tu vas revenir, tu verras, j'aurai déjà repris un peu de force. La suite, ce sera avec toi. Maintenant, on a le temps, enfin.

Je t'aime.

Isabelle